Dans les rouages du "Bureau de chômage"

Thierry Verhoeven

 Cahiers  Casse sociale
Le 25 mai 2017 |  Lydia Magnoni |  3 messages

Bureau de chômage, c’est l’histoire du contrôlé face au contrôleur. Le contrôlé est au chômage, le contrôleur vérifie s’il cherche de l’emploi. Mais ce n’est pas un face-à-face entre deux personnes. Car d’un côté, il y a la personne sans emploi et de l’autre côté, il y a un système absurde.


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Bureau de chômage, c’est d’abord le bruit de la frappe sur un clavier d’ordinateur. Puis, la première image : une employée qui dit au jeune en face d’elle : « Oui, mais ça je n’en ai pas besoin, je l’ai dans l’ordinateur. Vous savez ce que vous risquez de n’avoir apporté aucune preuve de vos démarches. » Le jeune répond : « Euh, oui je sais. » Plus d’image. On entend à nouveau la frappe de l’employée sur le clavier, une frappe plus rapide, plus agressive.

Le malaise est là

On voit ensuite des gens tendus patienter dans une salle d’attente, on entend une voix qui dit « Vous avez la convocation ? » On sent déjà un malaise. Puis, un autre entretien : un ancien indépendant sans emploi qui essaie de se reconvertir. Il raconte son parcours et conclut par : « J’essaie de trouver quelque chose où je puisse m’épanouir aussi bien professionnellement qu’au privé... et qui me permette d’aller loin... » C’est humain. Mais pour l’employée : « Lors de notre prochain entretien, il faudra plus de papiers, allez pour parler scolairement une bonne douzaine… »

Au premier regard dans Bureau de chômage, un contrôleur et un contrôlé se font face. D’un côté de la table, l’employé de l’ONEm   qui doit vérifier un comportement de recherche d’emploi et donner un avis sur le maintien des allocations. De l’autre côté, le chômeur venu montrer des preuves de sa recherche, venu défendre tant bien que mal son droit, donc aussi sa dignité  . Le malaise est bien là et nous envahit au fil des entretiens.

On ne m’a rien expliqué

On voit un jeune en entretien qui ne comprend pas le mot « compréhension » et qui dit : « On ne m’a rien expliqué. » Il vit seul avec sa petite fille, la mère est morte. Mais il est prêt à travailler la nuit, car il peut faire garder sa fille par la grand-mère.
L’employée : « Vous serez sans doute exclu, mais vous devez faire des recherches. Vous devez vous dire que votre petite fille doit être entourée. »
Il répond avec dignité : « Ne vous inquiétez pas, elle est entourée, elle ne manque de rien. » L’employée : « C’est non-concluant aujourd’hui, vous serez revu, mais à mon avis, ce sera non-concluant, vous n’aurez plus d’allocations. » Le jeune : « Vous pouvez déjà mettre non-concluant aujourd’hui alors ! » L’employée : « Non, c’est la procédure. »

Il y a la femme qui vit seule avec 4 enfants à charge. Elle est chauffeuse-livreuse, mais elle ne trouve pas. Elle a fait une demande pour ramasser les papiers à la commune.
Elle dit : « Oui, pour être pousse-pousse, ils m’ont répondu, la lettre est très positive. »
L’employée : « Ca vous la gardez bien pour le prochain entretien. »
La chômeuse : « Il n’y aura pas de prochain entretien, j’ai des allocations sur base de mes études, je suis rayée le 31 décembre. On n’est pas un modèle pour ses enfants quand on est au chômage, encore moins au CPAS   ».

Les mains vides

Autre entretien : un père de famille qui veut faire venir sa femme et sa fille du Maroc. Pour le ministère belge des Affaires étrangères, il doit avoir un contrat à durée indéterminée un salaire à temps plein pour faire venir sa famille. Pour l’ONEm, il doit accepter des intérims et des temps partiels.
Le père : « Vous appliquez la loi, et moi aussi. Qu’est-ce que je dois faire Madame ? »
L’employée : « Ici, on est dans une administration, il me faut des papiers, et je dois acter tout ça. »

Et puis, cette femme qui a fait une formation, repris espoir, fait des recherches d’emploi… Sans succès. Elle a baissé les bras, elle exprime maintenant sa détresse à l’employée.
Elle l’avoue : « J’ai les mains vides. »
L’employée : « Vos allocations vont être suspendues à partir de lundi prochain. »
La chômeuse en détresse : « Vous pouvez déjà le faire aujourd’hui. »
L’employée : « Ce n’est pas moi qui décide. C’est le service qui encode qui fait ça. »
Car c’est ainsi. Il y a le service, la procédure, le dossier qui est dans l’ordinateur, le bruit de la frappe sur un clavier. Il y a la machine qui broie.

Face à la machine

Fin du film. Ouf ! Même si l’on a ri à certains moments, c’était un rire grinçant, car on n’allait pas pleurer ou se mettre en colère. Mais notre malaise, ressenti à chaque dialogue, est toujours là. Malaise parce que l’on n’a pas vu un face-à-face entre un contrôlé et un contrôleur. Un face-à-face entre deux personnes.

On a vu des personnes sans emploi face à des figures d’un système.
Le système, c’est tout l’appareil juridique, administratif et répressif de l’Office national de l’Emploi. Ce que l’on a vu, c’est un homme, c’est une femme face à une obscure machine bureaucratique, face à un tribunal invisible et sans pitié. Et Bureau de chômage n’est pas une histoire inventée. Ce n’est pas un film fantastique, c’est une histoire vraie en Belgique, aujourd’hui.

Pour info : dossier pédagogique de la Ligue des Droits de l’Homme sur le film.

Le 4 mai, les stagiaires de la Funoc, un centre de formation pour demandeurs d’emploi à Charleroi, ont assisté à la projection du film "Bureau de chômage" au cinéma le Parc.

Quelques réflexions de stagiaires :
"Sans autre commentaire que le dialogue entre le contrôleur ONEM et le demandeur d’emploi, le documentaire laisse apparaitre une vérité crue : un combat inégal entre deux mondes."
"Il montre l’absurdité de ces entretiens dont aucune des parties ne ressort satisfaite !" Les stagiaires sont impressionnés, ils posent des questions après le film. Certains disent : « on a peur de ce qui nous attend ... ».
Ils ont aussi ri parfois parce que la situation par son surréalisme et son aspect parfois cocasse "fait penser à un sketch humoristique mais ce n’en est pas un hélas..."

Pour en savoir plus, le blog de Françoise Leclercq, formatrice à la FUNOC

Le film Bureau de chômage


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Vos commentaires

  • olivier

    Le 26 mai à 10:48

    Comme en France avec pôle emploi, c’est une perte de temps et on doit se présenter avec le sourire comme si c’était la plus belle journée de notre vie, on nous fait comprendre que la situation est de notre faute même quand on argumente que le nombre d’inscrit est supérieur aux offres d’emploi proposés

    Répondre à ce message

  • denis

    Le 6 juin à 09:58

    J’étais conseiller en scpi, je suis au chômage depuis 8 mois et je suis choqué de voir ce qu’on me propose ;, des postes qui n’ont rien à voir et je n’ai pas le droit de refuser, comment je justifierais cela par la suite dans ma « carrière », on s’en fou de vous

    Répondre à ce message

  • Flahaut Sylvie

    Le 29 mai à 15:57

    Bonjour,
    Nous sommes une ASBL qui accompagnons les demandeurs d’emploi par le biais de CPAS   ou centres de formation. Hormis le fait d’aider les personnes à réaliser des CV, des lettres de motivations, des candidatures spontanées, à s’organiser dans leurs recherches, à apprendre à se mettre leurs talents, leurs compétences en avant, nous sommes dépités de voir comment l’administration peut broyer même les plus motivés. Le demandeur d’emploi perd les liens sociaux, la foi en ses capacités. Il y a de nombreuses possibilités pour aider ces personnes, la plupart ont vraiment envie de se sentir utiles, de faire partie de la société mais l’argent manque. Si le gouvernement voulait bien investir dans l’avenir et mettre enfin les moyens pour faire bouger les choses. Il y aurait moins de "laissés" pour compte.
    Merci pour ce film criant de vérité !

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