Le temps d’apprendre à lire

Lydia Magnoni

 Cahiers  C’est en alpha que tout commence...
Le 15 septembre 2017 | Mise en ligne : Lydia Magnoni
Auteur : Lydia Magnoni

Combien de temps faut-il à un adulte pour apprendre à lire et écrire ? C’est la question que posait Lire et Ecrire à des passants, à l’occasion de la journée internationale de l’alphabétisation, ce 8 septembre 2017. Les réponses des passants interrogés sont souvent sages et pleines de bon sens. Espérons que ce bon sens inspire les décisions des politiques…


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Le grand public se fait pas mal d’idées fausses à propos de l’analphabétisme et des analphabètes. Par exemple, il a souvent tendance à minimiser le nombre d’analphabètes, ou encore à se tromper sur qui ils sont. Peu de gens savent en effet, qu’en Belgique francophone, une personne sur 10 a des difficultés à lire et à écrire. Ou encore que dans les groupes d’alphabétisation, il y a presque autant de Belges d’origine que d’étrangers.
Lire et Ecrire a consacré un ouvrage à réfuter ces idées fausses. (voir notre article)
Mais si on pose aux passants, la question du temps qui est nécessaire pour l’alphabétisation, on est frappé du bon sens de leurs réponses. Tous les passants interrogés pensent en effet qu’il faut pas mal de temps pour apprendre à lire et à écrire… Et qu’il faudra logiquement plus de temps à un adulte qu’à un enfant.
Certains insistent sur les blocages et le rôle de la motivation des stagiaires. D’autres font bien la différence entre déchiffrer sans bien comprendre et lire pour comprendre.
L’un d’eux estime même, en souriant, qu’il faut une vie pour apprendre à lire et à écrire. Pas tout à fait faux, si on ne se borne pas à apprendre à déchiffrer et si on se rappelle que, tous, nous apprenons tous les jours de notre vie.

Du temps, et même des temps

Il faut donc du temps pour apprendre à lire et à écrire. Du temps et même, disent Eric Clemens et Christine Thomé, de Lire et Ecrire Charleroi Sud Hainaut, des temps qui sont autant d’étapes…
D’abord, le temps d’oser pousser la porte. Car il n’est pas facile d’admettre qu’on a un problème avec la lecture et l’écriture. On se sent seul, honteux :
« Quand je suis venu pour m’inscrire, j’ai fait les 100 pas devant la porte à regarder à gauche et à droite. J’étais gêné, j’habite dans le quartier ! C’est ma femme qui m’a pour ainsi dire poussé à l’intérieur de l’association ! C’est comme ça que j’ai passé la porte ».
Et puis, pour beaucoup de demandeurs, il y a le temps d’attente.
En effet, les organismes d’alphabétisation ne peuvent pas faire face aux nombreuses demandes de cours. Ils ne peuvent pas accepter tout le monde, tout de suite. Les personnes mises en liste d’attente devront parfois patienter des semaines, des mois, un an, avant d’avoir une place. Et veiller à se réinscrire au bon moment.Après l’entrée dans le groupe, vient ensuite le temps d’apprendre, proprement dit.
Ce temps dépend de beaucoup de choses et notamment, du passé familial, scolaire, et professionnel. Rappelons que pour un enfant, apprendre est une occupation à temps plein. Un enfant, entre 5 et 8 ans, a 2 400 heures pour apprendre les bases de la lecture et de l’écriture. Et encore 3 200 heures, entre 9 et 12 ans, pour les maîtriser et atteindre le niveau du CEB.
Alors que généralement, les cours d’alphabétisation se donnent le soir ou de jour : 4h , 9h ou 20 h au maximum par semaine. Et ce sont des heures à trouver dans un emploi du temps d’adulte, avec des charges familiales et parfois un travail.

Temps et contraintes

Car toutes les personnes analphabètes ne sont pas sans emploi. Souvent, elles ont élaboré des trucs pour donner le change et se débrouiller sans l’écrit .
Mais pour les personnes analphabètes qui n’ont pas de travail, il y a la pression des pouvoirs publics. L’alphabétisation n’est pas encore un droit pour tous mais pour certains, c’est déjà une obligation. C’est absurde parce qu’on ne peut obliger personne à apprendre à lire, écrire, calculer,...
Absurde aussi parce que certains demandeurs d’emplois analphabètes sont envoyés en formation alors qu’ils veulent travailler. Et d’autres sont envoyés travailler alors qu’il veulent se former. Ils ne peuvent pas choisir leur lieu de formation et sont obligés de se justifier tout le temps.
Les politiques d’activation excluent de plus en plus les personnes les plus fragiles. Parce qu’elles ne s’y retrouvent pas dans les démarches administratives. Ou elles n’osent pas négocier les décisions que les administrations prennent pour elles, sans elles. Ou encore parce que ces personnes doivent exprimer clairement un projet de vie. Or, au tout début d’un « parcours » d’insertion, c’est impossible…
Comme si cela ne suffisait pas, les politiques d’activation imposent un quota d’heures pour un parcours d’alphabétisation. (2.100 heures dans le cadre des décrets d’Insertion Socio Professionnelle)

L’alphabétisation, ça change la vie

Pourtant, tout le monde dans la rue semble savoir qu’il faut du temps pour se sortir de sa situation d’adulte analphabète, qu’il faut plus que quelques cours avant d’apprendre à se refaire confiance, encore quelques-uns pour se débrouiller, puis encore quelques-uns pour maîtriser l’écrit, trouver sa place dans la société, et peut-être un travail.
En 2010, Lire et Écrire avait pris le temps d’évaluer les impacts des formations d’alphabétisation auprès de 1670 apprenants en formation. Ils avaient répondu à la question « Qu’est-ce que l’alphabétisation change ou a changé dans votre vie ? »
La plupart de ces apprenants affirment que les cours ont, bien sûr, amélioré leurs savoirs et leurs compétences de base en français oral, lecture et écriture. Mais les apprenants ont aussi amélioré l’image qu’ils ont d’eux-mêmes et les relations avec leurs proches. Les cours d’alpha les ont aussi aidés dans leur vie quotidienne et pour la scolarité de leurs enfants. Ils participent davantage à des activités citoyennes ou culturelles. Et les cours les ont aidés au travail ou dans la recherche d’un travail.
On voit que les impacts de la formation sont multiples et ne sont pas nécessairement liés à l’emploi. Car les personnes qui trouvent du travail au cours ou après une formation d’alphabétisation ne sont pas toujours ceux qui maîtrisent le mieux l’écrit. Il n’y a pas donc pas toujours de lien direct entre le niveau de maitrise de la langue et l’accès à l’emploi.


Auteur : Lydia Magnoni
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