Vous parlez peut-être une langue sans le savoir : la novlangue, une nouvelle langue. Une langue parlée par les hommes politiques, les économistes, les experts et les spécialistes en tout genre. Et cette langue est reprise par les médias. Sans y penser, on utilise donc des expressions de cette novlangue.
Derrière chaque mot, une façon de voir
Commençons par un exemple qui n’est pas nouveau. Le « Directeur des ressources humaines », le DRH dans une entreprise. Ce DRH, avant, c’était le directeur du personnel. Voyons les mots. On est passé de « personnel » à « ressources humaines ». On peut se dire que les mots sont plus jolis. Mais on peut y entendre aussi « ressources humaines » comme on dit « ressources naturelles ». Bref, des ressources que le système économique veut exploiter au maximum. Et d’ailleurs le changement de nom s’est accompagné de nouvelles manières d’organiser le travail et de diriger les travailleurs. Un directeur des ressources humaines développera plus facilement la « culture d’entreprise » : « Battons-nous tous unis pour notre entreprise, nous sommes tous dans le même bateau ou tous dans la même galère. » Il n’y a plus d’exploitation ni même de subordonné. Tous sont responsables au même niveau de la bonne marche de l’entreprise. Et on ne parle plus de « chef » mais de « coach » ou de manager. Des mots anglais qui sont plus positifs. Alors qu’en réalité, le coach et le manager sont bien des chefs.
Un autre exemple ? Les « charges sociales ». Ce sont les patrons qui ont lancé cette expression. Pour les patrons, les « charges sociales » ce sont les cotisations sociales qu’ils doivent payer pour la sécurité sociale. Sur chaque salaire, le patron et le travailleur doivent payer ces cotisations sociales. A quoi servent-elles ? A payer les remboursements des soins de santé, des indemnités de maladie, les pensions, le chômage, … C’est donc en réalité un salaire mais un salaire social qui sert à tout le monde. Sans cotisations sociales, il n’y a pas d’indemnités en cas de chômage ou de maladie, etc. Pour les patrons, c’est une « charge », un poids. Ils veulent en payer de moins en moins.Et comme on entend souvent l’expression « charges sociales », nous avons l’impression, nous aussi, que c’est un poids. Mais en réalité, pour le travailleur, c’est une forme de salaire. Moins de charges sociales, c’est en réalité moins de salaire !
Des mots qui changent notre pensée
Mais pourquoi ces expressions nouvelles? Bien sûr la langue change, évolue, il y a toujours des mots nouveaux. Mais ces mots ne sont pas innocents. Ils changent notre vision des choses et même notre manière de penser.
Cette langue est faite par celles et ceux qui dominent dans notre société, par celles et ceux qui ont intérêt à ce que la société ne change pas ou change dans leur sens, pour eux. Comme ce qui domine aujourd’hui, c’est le néolibéralismePensée économique qui veut limiter le rôle de l'Etat, favoriser les entreprises privées, déréglementer le marché, les protections sociales et collectives. Le néolibéralisme domine la politique des pays occidentaux depuis les années 1980.. Cette nouvelle langue, cette novlangue, est néolibérale. Elle rend donc populaire le néolibéralisme. Pour le néolibéralisme, tout ce qui touche à l’Etat, aux services publics est vu négativement. Négatifs aussi les syndicats trop turbulents, les actions de solidarité, tout ce qui est trop collectif. Positifs par contre : la concurrencecompétition entre entreprises pour être le plus rentable et gagner des marchés, l’individualisme, les déréglementations, la course au profit, la liberté des marchés financiers.
Le règlement de travail qui protège les salariés devient, pour le néolibéralisme, un « frein à l’embauche ». Les indemnités de chômage deviennent de « l’assistanat ». Les services publics de transport, par exemple, ne sont plus adaptés, ce sont les entreprises privées qui doivent s’en occuper. Le syndicat qui protège le travailleur devient une « vieille organisation trop rigide qui ne sait pas s’adapter», etc.
Presque sans le savoir et sans y penser, nous utilisons ces expressions nouvelles. Nous les prenons pour des expressions vraies. Et elles nous font penser autrement. On a tendance ainsi à soutenir celles et ceux qui dominent dans la société et qui veulent la faire changer à leur avantage.
Encore, un mot : novlangue ? D’où vient cette expression ? D’un livre qui s’appelle 1984. Il a été écrit par George Orwell en 1948. Il décrit une société future, celle de 1984. En voici un extrait : « Le but de la novlangue était, non seulement de fournir un mode d’expression aux idées générales et aux habitudes mentales (…) mais de rendre impossible tout autre mode de pensée. (…) Ainsi le mot libre existait encore en novlangue, mais ne pouvait être employé que dans des phrases comme « le chemin est libre ». Il ne pouvait être employé dans le sens ancien de « liberté politique » ou de « liberté intellectuelle ». Les libertés politique et intellectuelle n’existaient en effet plus, même sous forme de conceptmanière particulière de penser quelque chose; par exemple, un concept juridique est une manière de penser la justice.. Elles n’avaient donc nécessairement pas de nom. »
Etonnant, non ?
La novlangue est très bien décrite dans ce livre:
La novlangue néolibérale : La rhétorique du fétichisme capitaliste
de Alain Bihr Editeur : Page Deux
2 réponses
Parlez-vous novlangue ?
Et c’est parfois bien utile de rappeler que si les mots nous permettent de penser, ils influencent aussi notre manière de penser…
Les mots que nous employons ne sont pas innocents. Ils peuvent être des armes redoutables.
Parlez-vous novlangue ?
C’est vrai, les mots sont importants: ils sont des clés mais ils peuvent aussi être des barrières que l’on dresse, des armes pour garder l’information et le pouvoir.
A L’Essentiel, nous pensons que c’est important d’écrire dans un français accessible à tous et d’éviter les jargons qui existent dans tous les métiers. C’est un défi de tous les jours…
PS. Voyez aussi la vidéo des Inconnus à ce sujet et quelques infos à propos du site
sur la page d’accueil dans l’onglet: Qui sommes-nous?