La chanson "C’est un pays petit" expliquée


Le 22 juin 2020 | Mise en ligne : Lydia Magnoni
Auteur : Lydia Magnoni
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C’est toujours difficile d’expliquer pourquoi une chanson nous touche. Car l’émotion qu’elle provoque ne s’explique pas. Et on risque en tentant d’expliquer, de faire fuir la magie des mots.
Pourtant, en réécoutant cette chanson de Claude Semal qui parle de la Belgique, et qui donne son titre au cahier, j’ai voulu tenter de la commenter, d’en expliquer les expressions, le langage poétique inspiré de la tradition colombophile, les allusions historiques un peu difficiles à comprendre si on n’est pas belge et de la même génération que l’auteur. Exercice périlleux… mais l’auteur, consulté assure qu’il ne m’en veut pas…


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1. C’est un pays petit aux frontières internes
Où les douaniers pullulent à chaque carrefour
Où les vessies des porcs passent pour des lanternes
Pendant que le dimanche à la pointe du jour
Les convoyeurs attendent

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C’est un pays petit aux frontières internes La Belgique est un pays tellement petit que l’auteur parle de pays petit plutôt que de petit pays. Il choisit ainsi d’accentuer la petitesse du pays en insistant sur l’adjectif. Les frontières internes, ce sont les multiples découpages de la Belgique : en Régions, en Communautés, en Provinces. Mais il fait peut-être surtout allusion à la frontière linguistique.
Où les douaniers pullulent à chaque carrefour Les douaniers, gardiens des frontières sont tellement nombreux qu’il y en a à tous les carrefours.
Où les vessies des porcs passent pour des lanternes L’auteur fait allusion à une tradition liée au Doudou, la ducasse de Mons, ville du Hainaut, en Belgique. Cette fête locale est basée sur des traditions qui remontent au Moyen-âge Moyen-âge période de l’histoire européenne qui va du 5e siècle au 15e siècle . Le Jeu de Saint Georges ou Lumeçon est un moment fort de la Ducasse de Mons. Il reconstitue le combat de saint Georges contre le dragon. Lors de ce combat , des diables sont armés de vessies de porc gonflées. Il y a aussi des vessies de porc dans de nombreux tableaux de Brueghel, un peintre belge de l’école flamande.
D’autre part, l’expression « prendre des vessies pour des lanternes » veut dire se tromper dans ses appréciations, se faire des illusions sur la réalité…
Pendant que le dimanche à la pointe du jour Les courses de pigeons voyageurs étaient très répandues en Belgique, il y a quelques années. Et la Belgique reste une référence pour la colombophilie. Les courses de pigeons se passaient souvent très tôt « à la pointe du jour », le dimanche.
Des pigeons, élevés pour les concours sont amenés dans une cage à un point de lâcher par des convoyeurs. Les convoyeurs doivent attendre le signal pour ouvrir les cages des pigeons voyageurs. C’est à ce moment-là que la course commence.
Les convoyeurs attendent Cette phrase, répétée plusieurs fois dans la chanson suggère l’idée d’un pays lent, souvent bloqué, où il est difficile d’avancer.

2. C’est un pays mouillé perclus de pavés tristes
Où la pluie des lundis nous rend les jours amers
C’est un cafard secret auquel nul ne résiste
Quand sous le ciel réduit au niveau de la mer
Les convoyeurs attendent

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C’est un pays mouillé perclus de pavés tristes

Où la pluie des lundis nous rend les jours amers

La Belgique a un climat très pluvieux et une population assez âgée. L’humidité est mauvaise pour les rhumatismes ( perclus) et aussi pour le moral (jours amers )
C’est un cafard secret auquel nul ne résiste
Quand sous le ciel réduit au niveau de la mer
Les convoyeurs attendent
Le climat pluvieux ne va pas sans un ciel très couvert.
Jacques Brel, lui écrivait « avec un ciel si bas qu’un canal s’est perdu »
Le ciel de Belgique est très souvent comme dans Spleen ( cafard, mélancolie en anglais) de Charles Baudelaire : « Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle »

3. C’est un pays joyeux à la bouche gourmande
Quand l’accordéon joue la rythmique du coeur
Quand le ciel est flamand et la lune romande
Loin des dancings discos où sous les projecteurs
Les convoyeurs attendent

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C’est un pays joyeux à la bouche gourmande Malgré le climat qui peut amener à la mélancolie, en Belgique, on ne rate pas une occasion de s’amuser et on aime manger et boire de bonnes choses.
Quand l’accordéon joue la rythmique du coeur Le « piano du pauvre », ou « piano à bretelles », est lié aux bals musette, ou bals populaires
Quand le ciel est flamand et la lune romande Le ciel flamand et la lune francophone (romande) est un rêve d’union et d’harmonie
Loin des dancings discos où sous les projecteurs
Les convoyeurs attendent
Les dancings discos et les projecteurs s’opposent à l’harmonie fluide évoquée dans le vers précédent. La situation est bloquée. Les convoyeurs attendent… encore

4. C’est un pays marchand ouvert les jours ouvrables
l’Europe en chantier vient nicher ses squatters
Dans les bureaux déserts de tours inhabitables
Pendant qu’à chaque arrêt du tram 107 quater
Les convoyeurs attendent

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C’est un pays marchand ouvert les jours ouvrables La Belgique est un nœud commercial, un pays marchand, actif
Où l’Europe en chantier vient nicher ses squatters La construction européenne a pris beaucoup de temps. Bruxelles fin des années 70, et durant les année 80 était en pleine transformation. De nombreux immeubles étaient squattés, c’est-à-dire occupés par des personnes qui ne payaient pas de loyer.
Dans les bureaux déserts de tours inhabitables La transformation de quartiers de Bruxelles en quartier européen ne s’est pas fait sans mal.
Pendant qu’à chaque arrêt du tram 107 quater Bruxelles est connue pour ses trams.
Mais « l’arrêt du tram 107 quater » ne fait pas référence à un tram mais à un article de la Constitution belge. Selon l’article 107 quater de la Constitution « La Belgique comprend trois Régions : la Région wallonne, la Région flamande et la Région bruxelloise. ». Mais il a fallu 18 ans pour que cet article de 1970 devienne une réalité pour Bruxelles.
Ce n’est qu’en décembre 1988 que le Parlement trouve un accord sur les équilibres institutionnels liés à la situation particulière de Bruxelles. La loi spéciale
« relative aux institutions bruxelloises » est adoptée le 12 janvier 1989.
Les convoyeurs attendent La situation est souvent bloquée. Le changement est difficile.

5. C’est un pays doublé de régions transitoires
je dirais même plus que ce sont deux pays
Tombés par accident dans un trou de l’histoire
Et où depuis ce temps entre Bonn et Paris
Les convoyeurs attendent

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C’est un pays doublé de régions transitoiresSuite aux tensions entre communautés, la Belgique a connu de nombreuses réformes de l’Etat, avec des découpages « transitoires »
Je dirais même plus que ce sont deux pays Je dirais même plus est la phrase d’un des Dupont, personnage de la BD Tintin.
Le pays est profondément divisé entre Flamands et Wallons. Jules Destrée écrivait en 1912 au Roi Albert 1er : Sire, vous régnez sur 2 peuples. Il y a en Belgique des Wallons et des Flamands, il n’y a pas de Belges »
Tombés par accident dans un trou de l’histoire La Belgique n’a été créée qu’en 1830, après avoir été dominé tantôt par les Espagnols, les Hollandais, les Français… A sa naissance, c’est un état tampon artificiel créé par toutes les grandes puissances européennes pour "punir" la France après la défaite de Napoléon à Waterloo. On a désespérément cherché le premier roi des belges à travers tous les princes héritiers d’Europe.
Et où depuis ce temps entre Bonn et Paris La Belgique est située géographiquement entre l’Allemagne ( Bonn, a été la capitale allemande de l’Allemagne de l’Ouest, du temps du mur de Berlin) et la France (Paris )
Les convoyeurs attendent Ici encore la situation est bloquée. Le changement ne vient pas.

6. C’est un pays debout que je porte en mon ventre
Creusé par les houilleux bâti par les maçons
Ce pays mes amis, il nous faudra le prendre
Et c’est ce pays-là qu’au seuil de leurs maisons
Les convoyeurs attendent

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C’est un pays debout que je porte en mon ventre L’auteur est attaché, viscéralement, au plus profond de lui à ce pays debout, courageux
Creusé par les houilleux, bâti par les maçons Ce pays a le courage des travailleurs qui affrontent la vie avec courage et qui la construisent de leurs mains ; comme les mineurs ( les houilleux) et les maçons.
Ce pays, mes amis, il nous faudra le prendre L’auteur s’adresse à nous, ses amis. Il nous encourage à bouger, à choisir notre destin.
Et c’est ce pays-là qu’au seuil de leurs maisons
Les convoyeurs attendent
Il nous encourage à prendre notre liberté, à cesser d’attendre, comme les convoyeurs, qu’on nous la donne

7. Car nous n’attendrons pas qu’il neige des oranges
Ou que l’ogre d’argent daigne enfin nous quitter
Pour vivre dans les rues cette passion étrange
Qu’on appelle parfois simplement Liberté

à force de l’attendre

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Car nous n’attendrons pas qu’il neige des oranges Ou que l’ogre d’argent daigne enfin nous quitter La rupture de rythme se confirme. Si les convoyeurs attendent, nous tous, nous n’attendrons pas que les menaces s’éloignent ou que le changement et la prospérité viennent du ciel. Les oranges qui pleuvent, ce sont celles que lancent les gilles des nombreux carnavals, dont le plus connu celui de Binche. Les géants (de carton) sont ceux des processions bruxelloises et du Hainaut.
Pour vivre dans les rues cette passion étrange
Qu’on appelle parfois simplement Liberté
à force de l’attendre
Nous sortirons dans la rue pour conquérir nous-mêmes notre liberté. Notre salut viendra de nous.

8. C’est un pays petit aux frontières internes
Où les contrebandiers partagent leur tabac
Autour des braseros quand l’aurore lanterne
Et qu’on oublie la nuit en rêvant que là-bas
Les voyageurs s’envolent

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C’est un pays petit aux frontières internes Où les contrebandiers partagent leur tabac Pays de solidarité pays où des « contrebandiers » se lèvent contre l’ordre établi et puisent leur force dans leur solidarité, dans la lutte qu’ils partagent.
Autour des braseros quand l’aurore lanterne Les braseros sont liés aux grévistes, aux travailleurs qui font le piquet de grève à l’entrée des usines pour que le monde change.
Et qu’on oublie la nuit en rêvant que là-bas
Les voyageurs s’envolent
Ces travailleurs rêvent d’un monde où le jour remplace la nuit.
Un monde où enfin, les pigeons voyageurs sont libérés de leur cage et s’envolent, libres, dans le ciel.

Auteur : Lydia Magnoni
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Vos commentaires

  • Lydia Magnoni

    Le 23 juin à 09:39

    Merci à toi Claude, pour cette superbe chanson et pour ces précisions. Je trouve que ta chanson, en près de quarante ans n’a pas pris une ride. L’émotion qu’elle porte est toujours la même. Elle a accompagné le début de notre cahier et m’a suivi tout au long, dans un coin de ma tête. J’ai même emprunté ton titre. ;-). Mais comme elle fait référence à "un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître", et qu’elle suscitait pas mal de questions chez nos lecteurs, j’ai finalement décidé de transmettre, avec elle, le contexte contexte Les circonstances, les conditions, les explications d’un événement, d’un fait, d’une action que nous avons connu.

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  • claude semal

    Le 22 juin à 21:02

    Merci pour cette belle relecture de la chanson ;-).
    Quelques détails me sont revenus en tête en vous lisant.
    Un pays "ouvert les jours ouvrables", c’est "de l’ironie narrative". Cela laisse entendre qu’il pourrait ne pas l’être les autres jours, et que notre proverbiale hospitalité hospitalité le fait d’accueillir quelqu’un sous son toit. Plus généralement, le fait de faire un bon accueil à quelqu’un qui nous est étranger. a souvent des motivations un peu mercantiles.
    Dans mon esprit, les "squatteurs" sont plutôt les fonctionnaires fonctionnaires personnes qui travaillent pour l’Etat européens qui, avec des salaires sensiblement plus hauts que les nôtres, ont fait exploser les loyers à Bruxelles. J’ai vécu presque vingt ans rue Jourdan à Bruxelles en payant un loyer ... entre 2000 et 4000 FB ! (entre 50 et 100 euros). Et ce n’est pas seulement une question d’inflation. Dans les années septante, avec UN SEUL cachet de chanteur (9000 FB / 225 euros), je pouvais payer mon loyer... et me nourrir pendant 15 jours !. Je suis payé un peu plus aujourd’hui (250/300 euros par concert), mais cela ne paye même pas le tiers de mon seul loyer. Je devrais être payé dix fois plus pour avoir un pouvoir d’achat équivalent.
    Dans l’expression "creusé par les houilleux (les mineurs), bâtis par les maçons", certains ont aussi vu une référence à la franc-maçonnerie (qui fut très présente à la naissance de l’état belge). Je ne suis personnellement pas "maçon", mais c’est un des double-sens que contient cette chanson.
    Merci encore pour cet hommage hommage geste de respect commenté. Cordialement, Claude Semal

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