Mon arrivée à Auschwitz


Le 26 février 2020 | Mise en ligne : Thierry Verhoeven

Marceline Loridan-Ivens est une fille de juifs polonais émigrés en France. Elle a été déportée en 1944 au camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau. Elle y est restée 18 mois. Elle avait 15 ans. Elle raconte son arrivée au camp. Une vidéo de 5 minutes avec le texte du témoignage sonore.


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Marceline Loridan-Ivens est née dans une famille de juifs polonais émigrés en France depuis 1919. En 1944, elle est déportée au camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau. Elle s’y fait des amies "pour la vie", parmi lesquelles la femme politique Simone Veil. Elle deviendra plus tard : communiste, féministe, écrivaine, comédienne, cinéaste. Quel parcours ! Voici son émouvant témoignage.

Merci à la chaîne de radio France Culture

Texte intégral du témoignage sonore

Marceline Loridan-Ivens : "On arrive dans la nuit à Birkenau, et à l’aube, je vois au loin un commando de filles qui ont toutes un foulard rouge sur la tête et une robe rayée. Et je dis : “Oh, c’est curieux, on va avoir des costumes ici.” Quelle innocence...

À ce moment là, les rails de chemin de fer n’arrivaient pas jusqu’aux chambres à gaz. Je les ai construites ces rails.

On entend tout d’un coup des chiens qui aboient, des gens qui hurlent en allemand. C’est des déportés en rayé qui nous ouvrent les portes, qui nous disent de descendre et j’entends cette phrase : “Dis que t’as 18 ans, donne ton enfant à un vieillard.” On ne sait pas ce que ça veut dire. On a voyagé entassés les uns contre les autres avec une énorme tinette. On est 60 par wagon, ce qui est mieux que d’être 120 plus tard, bien qu’on était plus maigres. On était plus maigres après.

Et on dit : “Les gens fatigués, prenez les camions, les enfants, les vieillards, les femmes enceintes”. Les SS passent et nous font ouvrir notre bouche pour voir si on a des dents.

On est 1 800 personnes dans ces transports. On rentrera à peu près 100 femmes du même transport. C’est une chance, je le saurai plus tard. Il y a eu des transports entiers qui passaient au gaz.

Et moi, j’ai une paire de chaussures superbes que mon père m’avait fait faire spécialement en cuir pendant la guerre. J’ai mal aux pieds et je dis : “Oh bah, moi, je vais prendre le camion. Je vous retrouverai là-bas” et je vais vers le camion. C’est une copine, Françoise, que je connais de Drancy, qui me dit : “Non, reste avec moi, ça va nous dégourdir les jambes”. Elle me sauve la vie sans que je le sache.

Et on arrive dans un endroit, il fait froid et on commence à nous mettre des numéros de matricule, c’est dur et ça fait mal en plus. Et après, on nous rase les cheveux, moi on m’en laisse un peu. Je suis rouquine comme je le suis aujourd’hui. Je suis née rousse. On nous met nues dans des douches.

L’eau qui coule est froide, on n’a pas de savon, on n’a pas de serviette pour s’essuyer. On nous a déjà pris tous nos vêtements. Il y a un tas de chiffons on peut dire, qui sont des vêtements déjà utilisés par je ne sais pas combien de mortes. On demande où sont les gens qui sont partis en camion. Il y a des vieilles prisonnières qui sont chargées de nous encadrer, qui sont là et qui nous disent en polonais, en allemand, dans des langues qu’on ne comprend pas. Moi, je capte un peu l’allemand parce que je comprends le yiddish - et qui nous disent “regardez la fumée, là, elles sont déjà au kommando du ciel”. Alors pour nous, c’est terrible.

Arrive une délégation de femmes SS avec des chiens. Il y en a une qui s’appelle Drechsler. Je ne l’oublierai jamais celle-là. Et qui nous disent : “il y a des couturières parmi vous ? Des musiciennes parmi vous ?” Il y a une petite qui lève le doigt, qui dit : “Moi, j’étais danseuse à l’opéra.” La cheffe lui dit : “Eh ben danse maintenant.”

Elle danse dans le silence, nue devant nous. Avec les hommes, les SS, les femmes SS. Tout d’un coup, on entend une voix qui chante une cantate de Bach ou de je ne sais pas qui, et elle danse sur cette musique. Elle la chante pour l’aider à danser. Finalement, comme Kertész, j’ai toujours senti que les gens voulaient savoir les coups, l’horreur, et nous, on était aussi quelquefois solidaires les unes des autres.

On était pareilles, on était égales. Il y avait une espèce d’égalité qui faisait que même si on était capables de voler des copines, on était quand même solidaires."


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